logo octopus, inscription newsletter
menu octopus
cd de la semaine Sommaire du mois Agenda Archives Liens Evènements octopus Inscription à la newsletter Retour à l'accueil octopus


Sommaire du mois / Jets d'encre / Entretien
imprimer imprimer
envoyer à... envoyer à ...

Nik Bärtsch
Le paradoxe du samouraï


illustration  Nik Bärtsch Porté par une rythmique au groove magistral, Ronin, le groupe du Suisse-allemand Nik Bärtsch, fait entendre un jazz polyphonique inouï. Chaque voix avance en même temps que les autres. Au centre d’un jeu collectif, qui combine finement improvisation et composition, tonalité et atonalité, Bärtsch organise les tensions. Il prend soin de les faire vivre pleinement. Elans, contrastes, effets de résonances ou de timbres, les réactions s’enchaînent à l’infini. Elles font naître des couleurs changeantes et mouvantes, des plus pastels aux plus saturées. Nik Bärtsch réunit dans sa musique des inspirations antagoniques : une attitude zen recherchée, un goût immodéré pour le funk, une grande maîtrise du jazz, une vaste culture des musiques du monde, classiques et électroniques. La richesse de ce background constitue son énergie essentielle. Sa production indique l’amplitude de son champ exploratoire : performances de 36 heures, musiques rituelles pour des danseurs Butho ou de Gagaku, musiques pour le théâtre, musique de chambre, piano préparé. Ronin, le nom de son groupe depuis 2001 signifie « samouraï qui n’appartient à aucun clan ». Respecté de tous, il forge lui-même son propre destin. Rencontre avec Nik Bärtsch, franc tireur du jazz.
illustration de l'articleOctopus - On sent une sympathie organique entre votre musique et celle de Stravinsky et de Bartok. On entend également une filiation entre vos compositions et celles de Reich ou même de Glass. Quelles sont précisément vos affinités avec l’univers de la musique classique ?

Nik Bärtsch - J’aime beaucoup le concept de sympathie organique. La sympathie organique dont vous parlez résulte sans doute d'un besoin organique que je ressens pour une musique rythmique qui soit en même temps une musique au son très élaboré, une musique qui soit composée mais naturellement fluide. Cette sympathie provient également d’un besoin de musique brute et directe qui soit en même temps travaillée dans le moindre détail. Il peut s’agir aussi d’une musique sans ego ni volonté mais avec un réel sens du drame. Stravinsky, Bartok et souvent Steve Reich ont beaucoup composé dans ce sens, Morton Feldman, également. Mais je n'ai pas observé le même processus chez Philip Glass. Peut-être que sa musique vous vient à l’esprit parce que celle que nous jouons prend parfois des allures de musique Pop. Mais ce souffle vient d'une autre direction : du funk de James Brown, des Meters, de Prince mais aussi d'une musique Pop « intelligente » comme celle de Brian Eno. Cela dit, le jazz est une musique capitale pour nous car il place au centre de son jeu la question de l'improvisation et de la liberté dans la musique. J'ai joué beaucoup de Jazz et c’est plus tard, à l’âge de seize ans, que j'ai commencé à pratiquer et découvrir la musique classique. Ce n’est qu’après le baccalauréat que j'ai étudié sérieusement le piano classique. Bien m’en a pris car mon univers s’est considérablement enrichi. En ce moment, j'écoute beaucoup le compositeur et pianiste norvégien Christian Wallumroed. Il se balance aussi entre la musique classique contemporaine, le Jazz et la musique folklorique avec un langage très personnel.

Octopus : Votre musique prend le temps de développer des climats, des ambiances. Elle prend le temps de les faire évoluer peu à peu ou de les orienter dans une direction inattendue. Ce procédé rappelle celui de certaines musiques Ambient ou Electronica. Quels sont vos rapports avec les musiques électroniques ?

Nik Bärtsch : Ces procédés ne sont pas spécifiquement électroniques. On peut les trouver dans divers univers musicaux, aussi bien dans la musique classique contemporaine que dans certaines musiques de rituel ou même dans la nature. Je pense également qu'il existe, dans la composition du son et du timbre, une grande différence de qualité entre le procédé de looping, du filtrage et celui de la répétition jouée. Mais je dois admettre que certaines pièces de musique électronique m'ont influencé. Certains morceaux drum'n'bass du compositeur Photek sont plus avant-gardistes dans le traitement des timbres et de la rythmique que bien des compositions de musique classique contemporaine.


« J'aime beaucoup la tension paradoxale qui résulte d'une conscience hautement développée et une action simple, sans la garniture de l'ego. »

illustration de l'articleOctopus : Pourquoi un jour, après avoir vu Ran, le chef-d’œuvre de Kurosawa, la culture et la musique du Japon se sont-elles mis à résonner autant en vous ?

Nik Bärtsch : Je ne sais pas pourquoi je sens une affinité forte pour la culture du Japon. Pourquoi on développe une certaine 'sympathie organique' - comme vous avez appelé ce phénomène très précisément - pour quelque chose ? Ce que je peux vous dire est que si on compare la culture du Japon avec celle de l'Europe, on peut trouver une différence très intéressante. Le théâtre Nô, l'art de la calligraphie ainsi que les arts martiaux ne cultivent pas seulement la conscience d’une structure très complexe et d’un artisanat très élaboré. Ils exigent aussi la capacité d'être simple, direct et brut. J'aime beaucoup la tension paradoxale qui résulte d'une conscience hautement développée et une action simple, sans la garniture de l'ego. Cette tension possède un potentiel méditatif mais aussi ironique. Ici la simplicité n'est pas naïve mais profonde.

Octopus : Justement, comment peut-on être à la fois zen et groovy, alors que zen et groove sont des caractères opposés ?

Nik Bärtsch : J'aime ce paradoxe provocant. Mais à vrai dire pour moi, les deux concepts ne sont pas opposés. Je peux trouver dans les deux la sauvagerie, le rituel rythmique, la concentration, la discipline positive, la capacité d'attendre. Nous créons un son de groupe dans lequel l'ego du soliste n’est pas mis en avant. Je combine dans ma musique le fleuve méditatif avec le fleuve du groove. J'ai besoin de ces deux énergies pour vivre.

Octopus : Votre projet musical se nourrit d’influences multiples. Est-ce que le fait d’être né et de vivre à Zürich y est pour quelque chose dans ces rencontres ?

Nik Bärtsch : Habiter à Zurich présente un inconvénient qui est aussi un avantage. Certes, je n'ai pas senti de tradition musicale forte dans cette ville. Mais sans tradition, on doit peut-être s'interroger plus. C’est ainsi que j’ai capté dans cette atmosphère urbaine au milieu de l’Europe des influences qui me convenaient parfaitement. J’ai eu la chance d’y faire des rencontres et des découvertes capitales. Ensuite, il faut se laisser guider par ses affinités. Ce qui est une responsabilité à part entière. Ma ville, mon lieu de vie, mais aussi mon environnement social direct a eu une influence sur moi. Par exemple, ma mère m'a éduqué avec beaucoup de liberté, de créativité mais aussi avec une structure claire. J'ai aussi eu la chance de rencontrer mon ami le batteur Kaspar Rast dès l’âge de neuf ans. Nous jouons ensemble depuis plus de vingt-cinq ans. Ce n’est pas rien. Mais quelle est la part de l’individuel, du culturel ou de l’universel dans le développement d’un homme ? Le climat a une influence sur la musique, mais s'il vous plaît ne me demandez pas laquelle...

Octopus : Vous liez votre musique à l’espace, à un mouvement dans l’espace. Imaginez-vous des espaces lorsque vous écoutez, composez ou jouez de la musique ?

Nik Bärtsch : J'utilise l'idée d'espace dans plusieurs sens métaphoriques. Par exemple, si on combine plusieurs figures géométriques dans un espace multidimensionnel, immanquablement, des relations apparaissent entre elles, ainsi qu’entre elles et l’espace environnant. Un mouvement se crée avec des ombres, des lumières, des perspectives. Bougez un seul de ces éléments et l’ensemble change. Quelquefois, je choisis un timbre ou un motif dans une composition ou une improvisation plus comme une certaine lumière dans un espace que comme un moment de narration. Stravinsky a dit un jour qu’il n’aurait pas aimé rentrer dans certaines compositions modernes s'ils elles avaient été des bâtiments. J’aime beaucoup ce bon mot… L’espace peut évoquer une musique, mais tout peut évoquer une musique : une architecture, une brosse à dents, le mouvement d'un chat.

Octopus : Vous avez souvent collaboré avec des danseurs, des metteurs en scène, des architectes…

Nik Bärtsch : J'adore tous les arts. Je suis un possédé des phénomènes culturels. J'aime beaucoup le dessin et la bande dessinée. Mais ce qu'on oublie souvent est le mouvement. Je pratique beaucoup d’activités basées sur des techniques de mouvements. Par exemple, le feldenkrais, l'aïkido, le football. Dans notre monde de musique, on pense souvent en termes d'émotion ou d'intellect. On analyse beaucoup. Mais le mouvement est pour moi aussi important. Un groove, un motif musical, un morceau se bougent comme un animal, une danseuse, un combattant d’arts martiaux, un joueur de foot, une créature musicale. Le phrasé est le mouvement. Et comme nous bougeons, la musique bouge. Les notes bougent. L'auditeur, son émotion, sa pensée et son corps, tout bouge.
Camille Guynemer

Discographie sélective

dernier album : Stoa (Ecm/Universal)

Pour en savoir plus

Site de l’artiste : www.nikbaertsch.com


A propos d’Octopus | Pour contribuer | Contacts | Partenaires | Crédits | Plan du site | © Association Hyacinthe Octopus 2004