logo octopus, inscription newsletter
menu octopus
cd de la semaine Sommaire du mois Agenda Archives Liens Evènements octopus Inscription à la newsletter Retour à l'accueil octopus


Sommaire du mois / Jets d'encre / Portrait
imprimer imprimer
envoyer à... envoyer à ...

Telepherique
Information Overload - 2e partie


illustration  Telepherique Après une rencontre avec son protagoniste français Gwenn Tremorin alias Flint Glass, ce deuxième et dernier volet de nos entretiens consacrés à l’album expérimental Information Gigabyte est l’occasion d’entrer en contact avec l’initiateur du projet lui-même, Telepherique. Bien que ce nom fasse référence à un travail collectif, il est parti de l’idée d’un homme : Klaus Jochim. Issu d’une scène contemporaine versée dans l’expérimentation sonore, Telepherique est désormais une figure incontournable du mouvement industriel. Sa longévité (quasiment vingt ans de création), ses collaborations (Contagious Orgasm, Brume, Etat des stocks, Roger Rotor, De Fabriek, MSBR, Aube...), son implication dans l’activité du label Ant-Zen en attestent. Elles ont pour point central une recherche musicale qui, au départ, est la marque de fabrique de la scène noise au sein de laquelle Telepherique développe un univers bruitiste, plus ou moins accessible selon les périodes, les rencontres, les thèmes abordés. Il puise son inspiration au cœur des sociétés contemporaines, dans le but de retranscrire musicalement les traumas qu’elles génèrent. Cette obsession se retrouve dans Information Gigabyte, réalisé conjointement avec Flint Glass, mais cette fois spécifiquement dirigée vers les avancées technologiques en informatique et les effets qu’elles produisent en matière de circulation de l’information. L’idée étant posée, mise au point sur la réflexion menée par l’artiste allemand à ce sujet…
illustration de l'articleOctopus : Pouvez-vous rappeler les grandes étapes de votre parcours musical ?

Telepherique : J’ai fondé Telepherique en 1989, à l’époque où je travaillais sur cassettes audio. J’ai créé à cet effet le label Drahtfunk-Products. A partir de 1992, j’ai souhaité adapter, avec l’aide de ma femme et de mon frère, le concept de Mail-Art développé par H. R. Fricker à l’univers musical. J’ai donc utilisé le réseau postal pour réduire les distances avec d’autres artistes, partout dans le monde. J’ai organisé quelques concerts et festivals par ce biais, puis je l’ai étendu à la réalisation d’albums.

Telepherique semble être un projet collectif. Qui en sont les membres et quelle est la répartition des rôles ?

Nous sommes trois membres permanents, soit moi-même (Klaus Jochim), ma femme et mon frère. La conception des albums est réellement un travail collectif. Nous choisissons un concept, puis chacun en donne sa propre interprétation musicale. Pour les concerts, nous pouvons faire appel à d’autres artistes.

La collaboration semble être un mode d’expression récurrent chez vous. Pour quelles raisons ?

Trois personnes m’ont influencé artistiquement et toutes les trois ont utilisé cette forme de travail : Mathias Lang d’Irre Tapes, Lord Litter et son département KFR, et enfin H. R. Fricker, un important mail-artiste suisse qui travaillait à partir de timbres..

Votre label Drahtfunk Products (1989-1996) a-t-il contribué à développer ce type de démarche ?

Oui. J’ai intégré cette démarche à Drahtfunk Products. Le label m’a permis de mettre en place ce que l’on appelle le “tourisme de réseau“. La finalité est d’entrer en contact et de rencontrer des musiciens, des labels et des fanzines mais également le public.

Il semble y avoir eu une forme de « passage de relais » entre la fin de Drahtfunk Products et les débuts d’Ant-Zen : est-ce le cas ?

Je connais Stefan Alt - et donc Ant-Zen - depuis 1993. Nous avons fait énormément de choses ensemble : concerts et production. Il n’y a pas de lien entre les deux expériences. J’ai arrêté Drahtfunk Products parce que cela représentait trop d’investissement personnel. De plus, je devais faire face seul à la plupart des activités, car ma femme et mon frère ne pouvaient pas s’impliquer davantage.

Depuis vos débuts, vous développez une recherche musicale résolument bruitiste. Quelles sont vos influences majeures ?

Elles sont principalement françaises : le Die Form des débuts, Le Syndicat, La Nomenclature, Brume... Mais il faut également mentionner Maurizio Bianchi, d’Italie.

Avez-vous été le seul initiateur de l’album Information Gigabyte ?

Gwenn du projet Flint Glass y a énormément réfléchi. De ce fait, nous avons partagé le même objectif pour la même idée de départ.

Pourquoi avoir choisi de reprendre spécifiquement le concept d’Information Overload Unit du projet SPK (1980) ?

Le titre m’a attiré plus que le concept. Il m’a inspiré ceci : “Que peut représenter le surplus d’information en 2007 ?“

Les approches intellectuelles sont donc différentes dans les deux projets. SPK paraissait préoccupé par l’exercice du pouvoir. A l’inverse, c’est la notion d’impuissance qui semble caractériser le vôtre. Qu’en est-il réellement ?

Effectivement, nous avons des approches différentes mais le point de départ est le même. Le monde est envahi par l’information et nous y avons tous accès. Un seul et même moyen le permet : l’ordinateur. Quelles peuvent être ses conséquences sur nos modes de vie ?

Mais le projet de SPK était très engagé politiquement. Puisque vous souhaitiez confronter vingt-cinq ans plus tard leur réflexion avec la vôtre, pourquoi ne pas avoir envisagé cet aspect ?

Le système politique est devenu un ping-pong dirigé par la sphère économique. A l’heure actuelle, il y a LA méthode : qui détient l’argent, le pétrole… détient le pouvoir. De ce fait, les programmes politiques ont pour but de satisfaire quelques groupes économiques, au lieu de répondre aux besoins de 6,7 milliards de personnes. L’individu perd confiance et fuit dans des plaisirs matérialistes et un monde virtuel, notamment grâce à l’ordinateur. Plus dommageable encore, les gens perdent le sens des réalités et leur amour-propre. C’est la conséquence logique de ce nouveau style de vie : l’amour démesuré pour la technologie informatique provoque une indifférence grandissante à l’encontre de l’univers environnant. Il est important d’attirer l’attention sur ces problèmes, car l’indifférence est silencieuse. Seul le slogan « Du pain et des jeux » a la parole actuellement.


l’amour démesuré pour la technologie informatique provoque une indifférence grandissante à l’encontre de l’univers environnant.

illustration de l'articleUn des morceaux de l’album s’intitule "Future Shock Syndrome", un titre qui fait également écho à celui d’un ouvrage majeur en sociologie, The Future Shock. Connaissez-vous les théories de son auteur, Alvin Toffler ?

Non, mais je commence à m’y intéresser. Peut-être qu’Alvin Toffler traduit mes sentiments et intentions à ce sujet…

Personnellement, que vous a évoqué l’ensemble des théories en matière de surplus de l’information ?

En résumé, je crains la désensibilisation, l’indifférence, l’asservissement technologique et, dans des cas extrêmes, la perte de repères vis à vis de la réalité, l’affaiblissement de la personnalité et du sens critique face à la propagande.

Pour parvenir à retranscrire les réflexions générées par ce sujet, quel a été le parti pris artistique ?

L’accent a été mis sur l’observation : quelles évolutions les techniques de l’information ont-elles connues entre 1980 et 2006 ? Il fallait retranscrire l’importance grandissante de l’information, son utilisation et les modifications de comportement qu’elle entraîne. Il s’agit, en effet, de techniques qui ne résolvent pas les problèmes.

Pourquoi avoir fait appel à Flint Glass ?

J’apprécie tout particulièrement son style. Ses compositions sonnent comme une bande originale de film. Gwenn joue avec les instruments, mais il n’en est pas l’esclave.

Flint Glass s’est chargé de la composition sur numérique, quels sont les outils analogiques que vous avez utilisés ?

J’utilise un Korg MS 10, un Doepfer System, des microphones, des magnétophones à bande et un échantillonneur analogique Roland SP808.

Plus spécifiquement, qu’est-ce que ce Doepfer System, sur lequel Gwenn a mis l’accent ?

Il s’agit simplement d’un système analogique avec lequel vous pouvez générer vos propres sons. Vous branchez des câbles et utilisez les différentes fonctions pour produire des tonalités, construire des séquences…

Après la réalisation d’un tel concept album, considérez-vous que la musique, au même titre que l’humanité, peut être considérée comme post-industrielle ?

Parce qu’elle prend un autre chemin, oui. Mais pas au sens traditionnel de l’expression « post-industriel ». Il n’y a pas de bouleversement, pas d’enseignement. Je pense qu’il est plus difficile de faire de la musique de nos jours. La majorité est indifférente, elle veut danser et collectionner la musique comme on collectionne des vêtements. Les contenus, les concepts sont considérés comme ennuyeux. Les gens ont certes de moins en moins de temps pour réfléchir, mais ils ne prennent plus ce temps non plus. Nous vivons dans une « Fast Info Society »…

Avez-vous déjà de nouveaux projets en perspective ?

Je vais collaborer avec The Law Raw Collective sur le thème du « capitalisme humain » et je me lance dans un nouveau Telepherique qui portera sur la consommation.

Ces thèmes contiennent une réflexion politique. Pour l’étendre à l'ensemble de la scène industrielle, que pensez-vous des thèses d'extrême-droite que certains groupes développent et qui, inévitablement, rejaillissent sur l'ensemble des artistes qui sont musicalement associés, de près ou de loin, à l'industrielle ?

Puisque cette scène s’interroge sur la nature de la société industrielle, mettre également l’accent sur les comportements des années 30 et 40 est logique… mais jusqu’à un certain point. Glorifier la propagande politique, certaines théories ou personnages politiques est totalement stupide. Comment peut-on considérer 39-45 comme un « âge d’or » ? La guerre, la souffrance, la terreur… Certains groupes utilisent ces réalités sans aucune mesure. Ils le font pour attirer l’attention, provoquer, se rendre marginaux. Ils appliquent la méthode : « plus dur, plus rapide, plus choquant » pour parvenir à un certain succès.

Puisque la scène industrielle est restreinte et, à ce titre, peut être considérée comme une communauté, comment vivez-vous le paradoxe de devoir fréquenter de tels idéologues ?

Je ne recherche de contact qu’avec les artistes qui travaillent de façon responsable. J’ai le choix. Mon souci est le public. Je m’interroge sur les moyens à mettre en place pour forger une conscience positive et non pas ceux qui me permettraient de vendre plus d’albums.

Considérez-vous ces extrémistes comme dangereux ?

Ces groupes sont un danger pour des personnes sans espoir ni estime d’eux-mêmes. Pour des gens qui ont besoin d’idoles parce qu’ils n’ont pas conscience de pouvoir mener leur propre existence. Pour ceux qui perdent le sens de la réalité et qui se désensibilisent. Tous ces individus pourraient être des meurtriers potentiels dans l’avenir. De ce fait, toute personnalité publique a une responsabilité en paroles et en actes. L’exposition doit s’accompagner d’une interrogation sur l’image que l’on véhicule. Celle-ci doit aider à créer un modèle positif à imiter.
Mélanie Meyer

Pour en savoir plus

Site d'Angle Records : http://www.angle-rec.net/index.html

Page de Telepherique sur Ant-Zen : http://www.ant-zen.com/telepherique



A propos d’Octopus | Pour contribuer | Contacts | Partenaires | Crédits | Plan du site | © Association Hyacinthe Octopus 2004