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And Also The Trees Le bonheur est dans le pré
| (Listen for) the Rag and Bones Man, le dixième album studio de ce groupe au nom pour le moins improbable, commence exactement là où le précédent avait laissé son auditeur, il y a quatre ans et confirme après Further from the Truth, disque honteusement ignoré, la résurrection d’un groupe culte qui signait là son meilleur opus – sur la forme et le fond - depuis 1986. « The Rag and Bone Man », désignait autrefois un marchand itinérant dont le commerce consistait à récupérer des vieux chiffons, des vêtements usagés pour la fabrication de papier, et des os afin d’en faire un type de porcelaine que l’on appelle « porcelaine de cendres d’os »... | Lorsque Simon Huw Jones, le chanteur charismatique d’And Also The Trees, évoque cette figure de son enfance à Birmingham, que son frère Justin lui a remise en mémoire au moment de choisir le titre du nouvel album, celle-ci prend des allures de « marchand de sable » et s’inscrit dans une scène qui a toutes les caractéristiques d’une scène primitive : « Il passait dans notre rue en criant « chiffons et os » avec son cheval et sa carriole. Je ne l’ai jamais vu car je courais me cacher avant même qu’il n’atteigne notre maison». Le « rag and bone man » est donc la nouvelle figure errante qui hante l’univers d’And Also The Trees, une figure de passeur qui récupère ce dont on ne veut plus ou ce que l’on préfère oublier pour en faire une porcelaine particulièrement brillante et translucide. Quand on suggère au chanteur qu’elle pourrait être plus généralement une sorte de métaphore des rapports intimes et anamorphiques que l’art entretient avec des expériences comme celle du temps, de la perte et de la mort, à la fois sublimes et dérisoires, il se contente simplement d’acquiescer, laissant à son interlocuteur le soin de préciser que c’est aussi la plus belle image que l’on pourrait donner du travail d’And Also The Trees.
And Also The Trees creuse en effet son propre sillon depuis maintenant 28 ans et évolue à son rythme sans trop tenir compte de l’air du temps, mais sans posture autiste non plus comme en témoigne ce bel album ambient et électro que Simon Huw Jones réalisa avec Bernard Trontin des Young Gods, l’an passé, intitulé November, ou les grandes et petites révolutions qui s’opèrent au détour de chaque album. La cadence irrégulière de leur parution, les vies que mènent parallèlement les membres du groupe partagés entre la Floride, la campagne anglaise du Worcestershire ou encore Genève, témoignent d’une absence de plan de carrière, d’ambitions commerciales ou de ce désir narcissique de reconnaissance qui caractérise bien des artistes. Chaque album du groupe naît donc d’une nécessité interne qui montre que l’ambition est ici avant tout artistique : « Pour nous, écrire de la musique s’est toujours gagné de haute lutte. Dès que nous avions suffisamment de morceaux nous les enregistrions et nous en faisions des albums. L’écriture des chansons a été pour nous, la plupart du temps comme extirper de la vie d’une pierre ». Aussi chacun d’entre eux est à sa sortie un peu comme le dernier. Dans ces conditions, il devient difficile d’élaborer des stratégies de domination du monde, ne serait-ce quà l’échelle du petit monde des labels indépendants. Cette éthique les obligera à créer leur propre label, il y a maintenant dix ans, et à trouver leurs propres moyens pour distribuer et promouvoir (mal) leurs disques.
And Also The Trees (AATT) est plus précisément ce groupe qui au fil des années 80 a bâti son univers sonore sur un imaginaire puisé dans la littérature anglo-américaine du XIXème siècle, quelque part entre Coleridge, Hardy, Dickens et Poe, et une rythmique qui doit à la scène post-punk des années 79-80 sa basse froide, carrée et mélodique, mais qui étrangement emprunte ses pulsations à des rythmes plus latins parfois proches de la bossa nova… mais la bossa nova chez AATT aura été débarrassée de sa douce et sensuelle torpeur car Nick Havas ne retient de celle-ci que le goût du contretemps, du jeu sur l’accastillage, ou de la balayette. Les rythmes qu’il produit seront tenus, pour ne pas dire d’une certaine raideur ; ce qui contribuera à donner souvent aux morceaux du groupe des allures de course effrénée. Enfin, il est impossible d’évoquer le son d’AATT, celui que le groupe mettra au point, seul, pendant l’enregistrement de Virus Meadow en 1986, sans en appeler à la guitare de Justin Jones, dont le jeu suggère si bien la mandoline, grâce à l’usage particulier qu’il fait de sa pédale de réverbération. C’est elle qui donne aux titres, parfois de manière décalée, la couleur de chansons napolitaines, d’une folksong élisabéthaine ou le grondement d’un orgue de cathédrale, et convoque des impressions de lumière diaprée ou de fourmillement sur la peau. Si la rythmique découvre un horizon, la guitare lui confère espace et amplitude. C’est enfin dans le jeu que la guitare entretient avec la voix d’un chanteur dont les qualités essentielles résident dans un art de la scansion, fait de distance aristocratique et de sensualité parfois rauque dans son timbre grave et ombrageux, que se crée cette alchimie. Elle ignore, enveloppe ou au contraire souligne les mots pour leur donner cette épaisseur émotionnelle que Simon Huw Jones leur retire parfois lorsqu’il se contente de décrire et d’inventorier les éléments qui composent un paysage, un lieu.
L’écoute de (listen for) the Rag and Bone Man indique que rien n’a profondément changé dans AATT et que probablement le groupe n’a jamais été aussi près de ce qui fait sa quintessence depuis Virus Meadow. Pourtant, rien n’est exactement pareil pour ce groupe qui s’est débarrassé d’un certain nombre de ses oripeaux des années 80 et qui fut un temps menacé par le risque de devenir un anachronisme. AATT parvient pourtant à ce point de sa carrière où sont arrivés avant eux des musiciens comme Tom Waits ou Nick Cave, lorsqu’ils enregistrèrent pour le premier, Swordfishtrombone ou Rain Dogs, et Henry’s Dream ou The Boatman’s Call pour le second. (listen for) the Rag and Bone Man réalise ce point de fusion parfaite entre une sensibilité originale, un imaginaire autant visuel et littéraire que musical, ancré dans une aire géographique et historiquement marquée. Ce fut le cabaret européen de l’entre-deux-guerres pour Tom Waits, le blues, le gospel, et un imaginaire sudiste traversé d’hallucinations bibliques pour Nick Cave. Ce retour en grâce qui mériterait bien des superlatifs est le résultat d’un parcours qui a la beauté des mouvements dialectiques et sur lequel Simon Huw Jones a accepté de revenir avec Octopus.
« Virus Meadow »
AATT est au départ une affaire de famille. Simon et son frère cadet Justin, guitariste du groupe, grandissent tous deux au son des albums de leur grand frère : les Beatles, Love, THE Pink Floyd (celui de Barrett bien sûr), les Who, les Doors, puis vient l’ère du glam rock avec Bowie, Roxy Music (et Brian Eno)… Comme pour la plupart des musiciens anglais de cette génération, c’est l’émergence du mouvement punk, qui fera germer l’idée de concrétiser cet amour adolescent de la musique par la formation d’un groupe. Après avoir suivi une formation aux Beaux-Arts, Simon Huw Jones est à l’époque photographe publicitaire pour Cadbury/Schweppes, un métier qui, s’il lui a appris beaucoup sur un plan technique, ne le satisfait pas totalement. C’est à cette époque que naît le projet pour le moins insolite de réaliser cette synthèse entre l’énergie brute du punk et une inspiration plus pastorale et romantique provenant de l’environnement dans lequel ont grandi les frères Jones. A quelques encâblures de Stratford-upon-Avon, le lieu de naissance de Shakespeare, c’est en effet à Inkberrow, petite ville du Worcestershire, avec ses masures aux murs blanchis par la chaux, ses champs de jonquilles, son église du XIIIème siècle et ses anciennes douves, que les frères Jones rencontreront en 1978 deux autres frères, Nick et Graham Havas. Pendant ces cinq premières années, le groupe mûrit loin de toute attention médiatique, à l’écart de toute scène musicale. Il construit pas à pas son identité… en appliquant le principe « Do it yourself » et… en commençant par le commencement : « Quand le groupe s’est formé, déjà, nous ne pouvions pas jouer de nos instruments. Je me souviens que nous avions seulement pu acheter des guitares et un kit de batterie. C’est avec l’aide de notre beau-frère, une sorte de savant fou, que nous avons alors commencé à fabriquer nos amplis à partir de bouts de planches en bois, de grillage et de composants de haut-parleurs qu’il avait trouvés dans son grenier ou qu’il avait ramenés d’une obscure arrière-boutique de magasin spécialisé. Je n’exagère absolument pas lorsque je dis que notre ex beau-frère était une sorte de professeur Mabuse très porté sur tout ce qui avait trait au paranormal et vraiment très excentrique. Á l’époque où nous faisions nos premiers concerts, en 1980, nous étions tout juste prêts à monter sur scène. Nos morceaux étaient lents (il faut dire que nous ne pouvions pas jouer plus vite) mais puissants. Nous ne connaissions personne dans le monde de la musique et nous étions des adolescents totalement naïfs qui sortaient de leur village de campagne. Ce fut donc une chose assez extraordinaire que de faire notre quatrième concert en première partie de The Cure. » Ce parrainage est déterminant puisque AATT partira avec The Cure pendant les tournées qui accompagnent la sortie des albums Faith (1981) et The Top (1984) ; ce qui donne au groupe soudainement une autre dimension : « Nous nous sommes mis à jouer à l’Apollo de Glasgow, au Hammersmith Palais (à Londres) au lieu des arrière-salles des pubs de petites villes, ou des barbecues autours desquels se réunissaient des jeunes fermiers ». Laurence Tolhurst sera aussi le premier producteur attitré du groupe le temps de deux singles, "Shantell" et "The Secret Sea", mais également d’un premier album à l’esthétique résolument coldwave – comme on dit à cette époque. And Also TheTrees (1983), qui arbore fièrement sur la pochette sa barrière d’orties, sonne comme une sorte de transition entre ce qu’a dû être AATT par le passé ("So this is Silence", "Talk without Words"), et ce qu’il se promet d’être. "Shrine" et "Twilight Pools", résultats du travail que le groupe a accompli avec un nouveau bassiste, Steven Burrows, annoncent la couleur à venir. C’est probablement sur cet album que l’on peut percevoir un rapport entre la musique d’AATT et celle de The Cure, mais le reste de l’histoire, les membres de AATT l’écriront seuls en empruntant un chemin qui n’appartient qu’à eux.
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 | | [...] mythologie composée d’effigies féminines sans tête, de vieux héros fatigués de la première révolution anglaise, de personnages shakespeariens, de marins, de voyageurs errants, qui traînent leur mélancolie et leurs souvenirs d’un bonheur fragile et fugace sur des toiles dignes de Turner ou de Friedrich. |
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| La suite est justement une série d’albums réalisés d’abord pour un label anglais, Reflex, puis allemand, Normal. Elle s’ouvre sur la pierre angulaire du groupe, Virus Meadow (1986) - album très court, comme si le groupe hésitait toujours à livrer sa musique au monde – auquel succèderont avec régularité The Millpond Years (1988), Farewell to the Shade (1989), Green is the Sea (1992). Les morceaux les plus marquants de la période dite classique du groupe s’intitulent "Virus Meadow", "Slow Pulse Boy", "Gone like the Swallows", "Scarlet Arch", "Shaletown", "Prince Rupert", "Belief in the Rose", "Anchor Yard" ou encore "Blind Opera", et oscillent entre lyrisme fiévreux et introspection. Simon Huw Jones développe sa mythologie composée d’effigies féminines sans tête, de vieux héros fatigués de la première révolution anglaise, de personnages shakespeariens, de marins, de voyageurs errants, qui traînent leur mélancolie et leurs souvenirs d’un bonheur fragile et fugace sur des toiles dignes de Turner ou de Friedrich. Les textes développent tout un art de la suggestion qui va s’affiner avec le temps et où la narration le dispute souvent à un sens de l’image, de la petite notation sensorielle, un art de paysagiste ou de photographe. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si Simon Huw Jones évoque aujourd’hui parmi ses photographes préférés Eugène Atget, dont les clichés en noir et blanc du vieux Paris avaient pour les surréalistes cette capacité de transformer la réalité en faisceaux de signes et d’arrière-plans qui laissent à l’imagination la possibilité d’échafauder toutes les histoires possibles que le réel a évincées. Robert Desnos écrivait à propos de Atget, dans un article de 1928 intitulé « Les spectacles de la rue » : « La capitale dressée par Atget dresse ses remparts inexpugnables sous un ciel de gélatine. Le dédale des rues poursuit comme un fleuve. Et les carrefours servent toujours de pathétiques rendez-vous. » Ce rapport à l’image, dans ce qu’elle a de brut, d’incomplet et de profondément suggestif est encore plus évident sur (listen for) the Rag and Bone Man dont chaque morceau pourrait être facilement rapporté à une couleur, une matière (SHJ évoque volontiers le bois) ou un sentiment : angoisse, colère, enthousiasme et joie... L’autre rapprochement que l’on pourrait tenter entre l’écriture de Simon Huw Jones et les albums photos d’Atget réside dans ce goût commun pour la flânerie qui anime le photographe et qui est le mouvement que dessine chaque titre : flânerie bucolique sur "Rive droite", au fil des pièces d’une vieille maison traversée par les rayons vibrants du soleil ("The Beautiful Silence"), ou encore de pubs en pubs ("The Saracen’s head"). Chaque titre s’élabore selon une méthode que le principal intéressé définit comme une sorte de « work in progress », dans lequel la musique joue un rôle évocatoire de premier plan, mais qui laisse la place aussi à des hasards, comme ce nom, "Red Valentino", tiré de la lecture d’un article de magazine sur le créateur italien R.E.D. Valentino… qui bien évidemment n’a rien à voir avec ce double, ce musicien séducteur et faustien « in sick of paradise… ».
AATT ne parvient pas toutefois à échapper à deux écueils auxquels il va finir par se heurter : tout d’abord une certaine complaisance dans une imagerie victorienne qui finit par lui donner un air engoncé, et le poids croissant des claviers qui viennent considérablement alourdir le propos, à un moment où l’inspiration ne manque pas. Green is the Sea, en dépit de ses arrangements, est en effet un très bon album, et les concerts donnés par le groupe restent parmi les meilleurs qu’il soit permis de voir. Quelques éléments détonants, tels que les cuivres de music-hall qui ouvrent justement ce "Red Valentino", les sitars et les shakuhachis de pacotille du beau "Jacob Fleet ", aussi sur Green is the Sea, ou encore cette reprise maladroite de la chanson de Cat Stevens, "Lady D’Arbanville" sont autant de signes d’une ouverture au monde musical beaucoup plus grande qu’elle ne paraît à l’époque. Simon Huw Jones confie « Nous admirions Scott Walker depuis le début des années 80, et bien que nous n’ayons jamais essayé consciemment de nous inspirer de son travail, nous aimions l’idée de rester réceptif autant que possible à sa musique, dans l’espoir qu’un peu de son éclat et de son intelligence pourrait déteindre sur nous. C’est la même chose avec Brel. (…) Forever changes [l’album de Love, le groupe d’Arthur Lee] est aussi un disque avec lequel nous avons grandi et qui ne nous a jamais quittés. Je pense que son influence - s’il en a une (et nous aurions espéré qu’elle existe) - se situe au niveau des arrangements et des mélodies, surtout à la guitare ».
« Territoires américains »
Les années 90 seront celles de la remise en question et d’une tentative de ressourcement vers d’autres contrées : « Avec Farewell to the Shade, nous sentions que nous étions allés aussi loin que possible dans cette veine romantique et pastorale, si caractéristique de AATT. Nous sentions aussi que le son qui était la marque de fabrique de Justin n’aurait pas tardé à perdre de son charme si nous avions continué ainsi. Alors, nous avons décidé d’aller voir ailleurs. Notre son comme notre image étaient forts et uniques, et nous étions inquiets à l’idée d’en devenir prisonniers. Ce fut une décision artistique, nous voulions évoluer plutôt que nous répéter. Green is the Sea a été le premier pas vers cet ailleurs. La guitare est vraiment ce qui nous dirige. Quand Justin commença à changer de style pour cette direction twangy [désigne la manière dont la guitare est pincée, notamment dans ce qu’on pourrait appeler le rock western] surf ou presque rockabilly, nous l’avons suivi. Comme parolier, je m’appuie sur la musique comme un véhicule et pour moi c’était comme un voyage à travers le temps et l’espace d’un continent. Le passager était le même mais le paysage avait changé. Je délaissais les champs que je connaissais depuis toujours pour des univers plus urbains. Ce choix a été assez impopulaire chez une grande partie de notre public d’alors mais nous trouvions cela excitant. Je pense que si nous n’étions pas partis dans cette direction, nous aurions probablement arrêté d’écrire ensemble ». De manière inattendue, AATT délaisse donc ses anglicismes (John Peel cherchant à expliquer les raisons du peu d’écho qu’ont toujours reçu en Angleterre les albums du groupe disait qu’il était « trop anglais pour les Anglais »), pour partir se réapproprier la mythologie du Grand Ouest, avec ses paysages désertiques et étouffants ("Missing"), ses duels au soleil dignes de Morricone ("Sunrise"), puis de Hollywood, ses femmes fatales, ses rues bruyantes, encombrées et populeuses ("Sickness divine" ou "Brother Fear"). Des influences plus jazz font leur entrée dans l’univers d’AATT (le groupe fait appel à un trompettiste, Will Waghorn, pour jouer les Miles Davis de film noir comme dans Ascenseur pour l’échafaud) et les visions semblent généralement plus cinématographiques, comme pour le lynchien "Paradiso". La guitare de Justin Jones, qui physiquement, les cheveux gominés, commence à cultiver une certaine ressemblance avec Rudolf Valentino, s’inspire de musiciens comme Scotty Moore (guitariste du studio Sun Records pour Presley, Perkins ou Jerry Lee Lewis) ou Charlie Feathers ("Fighting in a Lighthouse"), à un moment où apparaissent des groupes tentés comme eux par cet enracinement artificiel, les Tindersticks, Tarnation, Calexico...
Pourtant c’est davantage par le cinéma (celui des années quarante et cinquante mais aussi celui de Lynch et de Tarantino pour la manière dont il s’en réapproprient les codes et les figures), la littérature, les romans de Scott Fitzgerald, Harper Lee, ceux de Malcolm Lowry ou de William Faulkner, et enfin la peinture de Edward Hopper que se construit le prisme à travers lequel AATT regarde le monde américain : « Il était important que l’esprit des Trees soit toujours là et que ces humeurs soient introduites dans notre musique, non pas comme si nous essayions de nous fondre en elles, mais plutôt comme si nous les regardions à la manière d’ observateurs ». Ces albums, notamment Angelfish (1996), ont un certain charme – et "Dialogue", " Missing" ou "Paradiso" apparaissent aujourd’hui comme des morceaux clés ; cependant, ils ne parviennent pas à convaincre complètement, comme si le groupe n’avait retenu de Hopper que cette surface lisse, impénétrable et esthétisante des images, sans parvenir à en exprimer à travers elle le sentiment de solitude qui sourd en dessous, ou à en restituer ne serait-ce que le caractère énigmatique. AATT semblera alors forcer sa nature. Silver Soul (1998), le dernier album de ce que l’on pourrait appeler la trilogie américaine restera comme le grand mal aimé de la discographie d’AATT. Le groupe est boudé. La maison du Worcestershire est vendue après la mort du père de Justin et Simon : « C’était la maison où AATT était né, où nous répétions, où se trouvait notre foyer d’inspiration. Il nous a semblé que sans elle, AATT devait cesser d’exister ». Les deux frères et Steven Burrows, qui partira former de son côté les Badass Cowboys, décident de mettre en veilleuse la carrière du groupe… pour un temps au moins.
« Re-naissance »
On serait tenté de dire que les membres du groupe se sont « contentés de vivre » pendant ces cinq années : déménagements, voyages, enfants, mariages. Ce retour au monde et cette remise aux oubliettes temporaire de leur passé musical ne sont cependant pas à sous-estimer quand on voit rétrospectivement combien ce qu’il a manqué à la période américaine du groupe peut être traduit en termes d’incarnation. Cette coupure, cette rupture est ce laps de temps qu’il fallait aussi au désir pour renaître : « En fait, nous avons laissé tomber beaucoup de choses après Silver Soul, nous avons abandonné cette idée de voyage en Americana, et pour un moment cette partie de ma vie n’a plus existé. Travailler sur Further from the Truth m’est apparu comme une sorte de renaissance pour nous, et non comme la continuité de ce nous avions fait. Je me souviens de ce moment où je pensais que tout le monde nous avait oubliés et que nous ne susciterions plus aucun intérêt, et malgré cela décider que même si nous au final le résultat ne sortait pas sous la forme d’un disque, il me fallait coûte que coûte l’écrire et l’enregistrer. » C’est en effet avec Further from the Truth (2003), que l’on comprend à quel point AATT a eu raison, dix ans plus tôt, de se décentrer. Aspirations musicales américaines et sensibilité plus anglaise se contaminent jusqu’à devenir indiscernables, à l’image de cet incertain "Feeling Fine" qui décrit une sorte de désir contrarié de bien-être et qui emmène le groupe vers l’un de ses accès d’énergie et de ferveur qu’on ne lui connaissait plus. Album de synthèse, posé, nuancé, musicalement recentré autour du trio guitare, basse, batterie, et enregistré dans des conditions presque live, Further from the Truth mêle moments de nostalgie légère ("41 York Street"), lyrisme échevelé ("The Reply"), anxiété existentielle et veine épique dignes de « Virus Meadow » ("The untangled Man"), tempos et guitares (wah wah) plus détendus empruntés à la musique noire ("Genevieve" et "He walked through the Dew "). Délaissant les références trop appuyées, Simon Huw Jones, s’appuie sur le spectacle d’une rue, une figure féminine entr’aperçue à une fenêtre, le vent, un intérieur domestique. Ce retour aux sources qui – on l’a compris – n’en est pas un, AATT le doit aussi à l’arrivée d’un jeune batteur, Paul Hill : « Paul a joué dans de nombreux autres groupes, des groupes de ska, de rock, de pop, de cabaret, de jazz… et c’est alors qu’il a été aspiré sans pitié par ce trou noir musical qu’est AATT. L’influence de Paul a vraiment été très positive sur Further From The Truth. C’était la première fois qu’il était impliqué dans le processus de création et son arrivée a donné une extraordinaire étincelle de vie ». Le groupe défendra ce nouvel album dans des prestations live qui seront comme à l’habitude, étonnantes de cohésion et d’intensité, puis s’octroiera une sorte de bilan sur sa carrière avec la compilation 1980-2005, alors rendu probablement possible parce que le groupe sait à nouveau qu’il a un avenir. 2006 voit l’aboutissement de la collaboration entre Simon Huw Jones et Bernard Trontin, avec la parution de l’album November, défendu dans ces pages. Mathew Devenish, l’ingénieur du son qui avait travaillé avec eux sur Further From The Truth, repère une grange attenant à un manoir du XIème siècle dans le Hertfordshire, non loin duquel se trouvent aussi un labyrinthe et un lac. Le groupe s’y enferme l’été 2006 avec Ian Jenkins, un contrebassiste avec lequel Justin Jones travaille, et y confectionne (listen for) The Rag and Bone Man.
(listen for) The Rag and Bone Man prolonge donc cette veine lyrique et romantique qui a fait la réputation du groupe - comme le jeu inimitable et dense de Justin Jones, dont la guitare sonne toujours au gré des titres comme une harpe ("The beautiful Silence"), une mandoline ("The Saracen’s Head") ou un orgue –, mais il intègre, à l’instar de son prédécesseur, ces éléments qui ont redonné à la musique d’AATT toute sa pertinence et sa vitalité. Batterie et contrebasse viennent en effet composer une sorte de swing élégant ("Rive droite"), ample et chaud (parfois chahuteur) tandis que la cithare alpine, le piano ou l’accordéon viennent avantageusement remplacer les habituels claviers. Une place plus importante est laissée au silence et c’est sur celui-ci que bon nombre de morceaux s’élaborent progressivement, à l’image de ce "Domed" avec sa mise en place progressive, comparable aux compositions évolutives de Godspeed You Black Emperor !. Ce morceau, matrice de l’album, est parcouru d’une onde continue évoquant un espace nocturne, lourd et orageux, d’abord creusé par les coups d’archet amples de la contrebasse, puis constellé de quelques notes de Fender Rhodes et de guitares avant de laisser apparaître un de ces personnages perdus, en pleine ratiocination, cherchant la paix… avant que le tonnerre ne finisse par gronder. Cette paix et ce calme ne sont pas seulement dans le hors champ du disque et apparaissent sporadiquement à des détours dans "Rive droite" ou " Mary of the Woods" et dans une certaine mesure dans ce "Beautiful Silence", où il est bien difficile de démêler la joie de la tristesse, tant l’absence semble conjurée par l’œil habité de celui qui regarde (et dont seule la musique porte le lyrisme), qui se pose sur les objets occupant l’espace pour aboutir à un visage de femme : « Nous avions l’intention de créer davantage d’espace et de quiétude dans notre musique et j’ai ce désir conscient d’exprimer une certaine forme de joie dans mes paroles ».
Parler de sérénité serait probablement excessif. Les vergers, les rivières, les landes hantées par des personnages qui sont à peine des figures se succèdent. Présences féminines obsédantes, compagnes fantomatiques, sororales et incestueuses comme chez Faulkner ("Candace") ou chez Leonard Cohen, croisent ici des voleurs de moutons, des hommes du quotidien transformés en Jean Baptiste inaudibles ou en musiciens de rue qui ne cessent aveuglément de taper sur leurs tambours sans comprendre pourquoi. Sur chaque titre la même énigme. Bouches scellées, cieux opaques, lieux désertés où résonnent symboles équivoques et échos d’un bonheur passé, auxquels répondent en guise de conclusion les battements de coeur d’un nouveau-né ("Under the Stars"), c’est dans ce clair obscur que se tracent aujourd’hui les frontières de l’univers sensible, inquiet et précieux d’AATT. (Listen for) The Rag and Bone Man est un album magnifique dont les titres se livrent plus ou moins immédiatement, car se dépliant souvent à la manière de fleurs de papier que l’on trempe dans de l’eau chaude. L’ombre inquiétante du dernier Scott Walker flotte sur "The Legend of Mucklow" mais « toute ressemblance avec d’autres chansons ou d’autres groupes serait tout à fait fortuite » prévient Simon Huw Jones au terme d’une conversation où tant de noms ont circulé. On aimerait lui renvoyer un peu de cette espèce de plénitude amicale que procure le dernier titre de (Listen for) the Rag and Bone Man : « Then everything moves out of sight / And everything will be alright ». And Also The Trees est plus vivant que jamais.
| Alexandre François
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Discographie sélective
(Listen for) the Rag and Bone Man (AATTCD06), à paraître le 12 novembre. Further from the Truth (AATTCD04)
Pour une introduction au passé du groupe, on ne peut que recommander l’excellente compilation (18 titres) sortie pour les 25 ans d’AATT et qui a l’avantage d’en présenter les différentes facettes : 1980-2005 (AATTCD05).
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