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C-DRIK LE VOYAGEUR ÉLECTRIQUE
| Les nomades musicaux sont d'insatiables créatifs. Des êtres capables d'explorer le centre tout autant que les marges. L'artiste ambient/breakcore/noise/digital punk Cédrik Fermont est de ceux-là. De nationalité belge, ses origines multiethniques le portent naturellement au-delà des limites de la vieille Europe. Sa soif de découverte l'emmène également au contact de productions, d'artistes, de territoires à explorer, lui permettant de dépasser la scène industrielle dans laquelle il gravite pour développer des projets aussi variés qu'intrigants, et de répondre à son désir d'"abolition de l'ignorance". Rencontre avec un défricheur humaniste aux confins du spectre sonore. | A quand remonte tes débuts dans la composition ?
Au milieu de 1989, j'ai fondé Črno klank qui était un duo. Je n'écrivais rien sur partition. On passait notre temps à expérimenter, taper sur des tôles ou une guitare désaccordée, hurler dans des micros, enregistrer, répéter et puis trier ce qui était correct. Il n'existe plus rien de cette époque, j'ai tout détruit un jour, peut-être à tort, je ne sais pas, peu importe, je trouvais cela trop brouillon. Les premières traces toujours préservées datent de 1990/1991. Il a fallu neuf ans pour que je produise enfin ma musique. Le premier cd (avec le groupe Ambre) est sorti chez Ant-zen en 1998. Au début, je produisais des cassettes sur le label Sépulkrales katakombes (pas seulement de mes groupes) et sur d'autres labels tels Fraction studio, Old Europa café... Et puis voilà, nous avons été produits et la machine s'est mise en route. Aujourd'hui, Syrphe, ma structure de production, me semble plus adapté à mes projets car la production de CD et vinyles permet une plus grande diffusion et une conservation plus longue du média. Cela permet de toucher un public forcément plus large que la diffusion de cassettes, même si je ne rejette, ni ne renie ce format qui revient en force dans certains milieux alternatifs.
Ta musique est-elle une forme de revendication ? Si oui, quels sujets souhaites-tu mettre en avant ?
Oui. À plusieurs niveaux. Je revendique le droit à la mixité musicale. Il existe toujours de nombreux clivages ou tabous, même au niveau des musiques dites savantes ou d'avant-garde. Si l'on parle d'incorporer une rythmique dans une composition électroacoustique ou acousmatique, de nombreuses personnes poussent encore des hurlements. C'est comme mixer le hip hop et le power electronics, cela semble être une monstruosité pour les deux camps. J'aime mélanger les styles et toucher à tout. C'est un point essentiel, j'aime surprendre, même si cela en déçoit certains. Je revendique aussi le droit à l'expérimentation, à l'innovation. Les standards deviennent vite lassants. Malgré tout, je suis sûr que je tombe moi-même à l'occasion dans certains clichés. Enfin, l'incorporation de voix dans de nombreuses compositions offre un moyen direct d'exprimer des opinions. Tantôt poétiques, tantôt militantes, quoiqu'il en soit décalées : parler de propagande pro-animale ou anti-sexiste sur un morceau d'électro par exemple, cela change des clichés habituels et rébarbatifs... Certains jugeront cela futile dans la mesure où le public électro se moque royalement des paroles. Peut-être...
Deux noms reviennent sans cesse dans nombre de tes projets : Olivier Moreau (Imminent) et John Sellekaers (Xingu Hill, Urawa). Quels liens privilégiés vous ont conduit à travailler continuellement ensemble ?
Ah, la grande question ! Il y a une forte connexion entre nous trois et elle est ancienne. Olivier et moi nous sommes rencontrés à l'école maternelle en 1974. Nous sommes toujours restés très proches et même si nous avons été séparés par la distance au fil du temps, nos goûts musicaux et notre passion pour la musique de manière générale ont suivi des chemins parallèles. En 1991, nous avons décidé de composer ensemble et d'éditer notre première cassette. Je n'ai rencontré John que plus tard. Il était musicien certes, dans Das Gift à l'époque, mais surtout un ami proche d'Olivier. Nous avons sympathisé puis discuté de projets possibles. Ambre a démarré de cette façon. Olivier s'y est immédiatement joint. Tous les deux bossaient déjà ensemble. Plus tard, j'ai déménagé à Bruxelles et me suis installé avec John, entre autres. Nous avions deux studios d'enregistrements dans la maison et Olivier habitait à peine à quelques minutes de chez nous. Composer et collaborer était donc inévitable.
Une orientation musicale clairement identifiable semble récurrente : le digital punk/électroclash. Peut-on dire qu'au-delà des genres, toute forme de musique underground t'attire-t-elle fondamentalement ? Si oui, en quoi est-ce attractif ?
Je dirais que toute forme musicale et toute expérience m'attirent, excepté le gospel et le RnB. Je suis souvent plus attiré par des formes underground, également en classique, traditionnel ou jazz, car s'est souvent là que l'on innove, ose, invente, à l'opposé du mainstream où l'on pille, recycle, tourne en rond bien trop fréquemment. Cela dit, je pense que même les musiques dites underground peuvent développer une certaine forme de consensus mou. Elles adoptent de plus en plus souvent un schéma et une stratégie identiques au mainstream. Des formules types sont appliquées, mâchées et remâchées, des clichés de clones insipides surproduisent en envahissent le marché, car il s'agit bien d'un marché dans ces cas là... Cela ne les en rend que plus médiocres. J'essaie d'esquiver ces égarements. Quoiqu'il en soit, pour revenir au deux styles que tu cites, oui, j'ai un faible pour la simplicité, la liberté et l'esprit brut qui peuvent se dégager du punk digital, de l'électro et d'autres styles comme l'industriel old school. Ce qui ne m'empêche pas de m'impliquer dans des compositions plus « savantes ».
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 | | "Je revendique le droit à la mixité musicale. Il existe toujours de nombreux clivages ou tabous, même au niveau des musiques dites savantes ou d'avant-garde" |
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| Tu développes depuis quelques années un vaste et ambitieux projet : collecter et faire connaître le travail d'artistes de la scène noise/industrielle/ambient non occidentale (Asie/Afrique/Amérique du Sud). Quelles convictions t'animent dans une telle entreprise ?
Je souhaite combattre la prétention assez répandue que l'Occident a tout inventé, après avoir été inspiré par le reste du monde, voire l'avoir pillé. Je souhaite solutionner le manque de connexions entre artistes de certaines régions. L'occultation est quasi totale à propos de ces scènes régionales mises à part pour quelques pays, Israël, le Japon, le Mexique, le Brésil et lentement mais sûrement la Chine. En définitive, le monde a toujours l'air de tourner autour de l'Europe de l'Ouest, de l'Amérique du Nord et du Japon. Certaines scènes débordent un peu sur d'autres régions, comme la Russie, mais sans plus. Je pense qu'il est temps de donner un coup de pied dans la fourmilière. A une époque, bon nombre de personnes me soutenaient qu'il ne se passait rien dans ces pays, surtout en Afrique et en Asie, pays dans lesquels ils ne s'étaient jamais rendus ! J'en avais assez d'entendre ces commentaires. J'avais déjà un peu joué en Turquie et en Thaïlande. Pour des raisons indépendantes, je suis parti tourner six mois en Extrême-Orient. J'ai rencontré des acteurs de la scène et ai commencé à me renseigner sur l'historique underground local, en abordant également les mouvements punk, métal, goth, oï... Mes voyages se sont alors faits plus fréquents. Ils ont inclus d'autres destinations telles que le Moyen-Orient ou le Maroc. A ce stade, j'ai découvert des compositions bien plus anciennes que ce que l'on prétend. En Égypte en 1944, en Israël, Iran, Turquie et Indonésie dans les années 60, également, au Kazakhstan en 1980, en Chine dès 1984 et ainsi de suite… Bon nombre d'occidentaux s'évertuent alors à dire que les artistes de ces pays nous ont copiés. A mon avis, cela n'est pas nécessairement le cas et cela reviendrait à prétendre que les musiques comme le noise ou l'électronique sont des inventions purement occidentales, limitées par des frontières. A l'heure de la mondialisation ! Cela n'a aucun sens ! Tout d'abord, si l'on regarde de près l'histoire de la musique classique contemporaine, du jazz, du psyché, du funk, il est évident que ces musiques ont été influencées par des musiques africaines et orientales et tout le monde semble trouver cela « normal » ; mais lorsque qu'un groupe iranien ou botswanais joue du death metal ou un chinois du breakcore, on lui reproche de copier l'Occident sans inspirations aucune. Certaines personnes s'attendent à entendre une « touche » locale... Est-ce que le noise écossais devrait inclure une cornemuse... ? Non. Pas nécessairement. Alors pourquoi le noise chinois devrait-il comporter des éléments classiques chinois à tout prix ? Je trouve ce mode de pensée vulgaire et réducteur. Et quand bien même des artistes issus de ces pays s'inspireraient violemment de la culture occidentale, il faut comprendre que dans bon nombres de ces régions, pour de multiples raisons, ces formes musicales ont été difficiles d'accès pendant longtemps (limitations culturelles, économiques, politiques ou religieuses). La globalisation des échanges, le tourisme, l'ouverture de frontières et surtout internet ont changé la donne. Soudainement, un flot énorme de musique est parvenu aux oreilles presque stériles d'un grand nombre d'auditeurs/auditrices. Ne peut-on pas leur accorder un temps de réflexion et de réappropriation de ces genres venus d'ailleurs ?
Hormis les compilations déjà parues (Beyond Ignorance & Borders et Pangaea Noise), quelle autre forme de publication un tel projet peut-il prendre ?
D'une part, je travaille sur un livre retraçant l'historique, construisant une analyse socioculturelle et recensant l'ensemble des musiques expérimentales et électroniques en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie de 1944 à nos jours. 1944 car c'est la date la plus lointaine à laquelle nous puissions remonter : elle correspond au travail d'Halim El-Dabh au Caire, lequel composa, cette année-là, une pièce de musique concrète. Ceci bien avant Pierre Schaeffer. D'autre part je fais jouer occasionnellement des artistes de ces régions du monde en Occident ou bien je les redirige vers des organismes aptes à les aider. J'aimerais un jour monter un festival. Ce serait un merveilleux aboutissement. Mais pour cela, je dois réfléchir, moins voyager, me stabiliser. Réaliser un documentaire vidéo serait formidable également. Malheureusement, je n'en ai pas les moyens dans l'immédiat. Il en existe cependant. Jean-François Pauvros en a déjà réalisé une sur la scène de Hanoi et Alexander Hacke sur celle d'Istanbul. Certes, le documentaire de Hacke à une perspective plus généraliste car il englobe vraiment tous les styles. Toutefois, ils sont exemplaires d'une même volonté : mettre en lumière une explosion culturelle ignorée. Enfin !
Qu'en est-il du travail entrepris au sujet des origines et des représentants actuels de la scène expérimentale dans les pays dits du "Sud"?
Cela avance beaucoup grâce aux dernières interviews réalisées sur place ou via le net mais aussi grâce à des forums de discussion. Pas mal de d'échanges de points de vue et quelques références autour de l'Afrique, dont le fabuleux travail d'Alessandro Bosetti (African Feedback) et puis de nombreux contacts et références en Indonésie qui est depuis très longtemps un endroit culturellement hyper actif. J'ai également tout doucement dégoté des contacts de compositeurs issus de pays pour lesquels j'avais encore du mal à avancer, tels la Palestine, l'Arménie, les Philippines. Je reçois beaucoup d'aide et d'encouragement, de nombreuses personnes m'envoient des informations ou répondent à mes questions. J'ai créé quelques groupes de discussion sur certaines communautés en espérant que plus d'échanges se fassent, tant en ce qui concerne mon travail qu'en ce qui concerne cette scène de manière générale. Une fois de plus j'aimerais la voir sortir de l'ombre. J'ai de nouveau acheté ou reçu de nombreux disques d'artistes d'Indonésie, de Malaisie, d'Israël, du Liban et, aussi surréaliste que cela puisse paraître, d'Afghanistan. Cela part dans tous les sens, du rock électronique à la musique électroacoustique en passant par le noise. Bref, que du positif. J'écris beaucoup et vais en ce mois de décembre uploader une base de références sur mon site, reprenant des noms d'artistes, groupes, lieux, magazines, évènements en Afrique et en Asie. Cela sera un avant-goût du livre à paraître l'année prochaine.
Concrètement, quelles sont tes réalisations à venir ?
En ce qui concerne Syrphe, tout d'abord un mini CD de Kirdec, une nouvelle compilation reprenant un à deux morceaux d'artistes asiatiques. Uniquement des femmes, actuellement de Malaisie, Corée du Sud, Japon, Chine, Taïwan. J'en espère plus. Les formes qui s'en dégagent sont assez minimales, parfois très abstraites. Je veux montrer une fois de plus que non seulement ils se passent des choses originales dans ces pays mais qu'en plus des femmes ont leur place également dans la musique contemporaine en Asie. Un DVD collaboration de Črno klank avec plusieurs vidéastes et musicien(ne)s de la scène internationale est en préparation. Si tout se passe comme prévu, il réunira des artistes de Belgique, des États-Unis, de Serbie, de Chine, plus si possible. Les autres sorties prévues sont encore assez vagues ou à la traîne, j'aime autant ne pas trop en parler.
| Mélanie Meyer
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