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Amon Tobin
L'éclaireur digital


illustration  Amon Tobin En moins de dix ans et six albums incontournables, Amon Tobin est devenu une figure emblématique de l’art électronique dont l’influence s’étend maintenant au jazz et à la pop. Son septième opus, issu de la musique qu’il a composée pour le jeu vidéo d’Ubisoft Splinter Cell : Chaos Theory, est une pure merveille. Si Tobin soutient parfaitement l’image du jeu, il parvient à échapper à tout asservissement, se saisissant de cette nouvelle contrainte pour préciser son discours et s’offrir en dix plages une nouvelle étape, essentielle, dans le développement de son langage.
Kokubo Sosho Stealth ecouter le morceau
Splinter Cell : Chaos Theory est un jeu sombre et cruel dans lequel des hommes d’état américains et japonais s’allient, afin de contrer une coalition sino-coréenne dont les cyberpirates seraient capables de mettre en péril l’économie mondiale. On y croise des espions héroïques, des politiciens douteux et des mercenaires sans scrupules, le but du jeu étant d’éradiquer les ennemis par tous les moyens. On imagine le pire, on y participe, dans une atmosphère tendue de complot, de guerre souterraine et de crispation internationale. C’est dire si on baigne dans une ambiance de fête…

Amon Tobin, qui rêve de musique de film depuis des années, a fait de cette commande un véritable chef d’œuvre. Il y crée avec la maestria qu’on lui connaît des plages tendues, inquiétantes, sombres ou effrayantes, dont le swing oppressant de Permutation (1998) offrait déjà un avant-goût. Il en profite surtout pour décliner des ambiances nerveuses, ciseler ses lignes mélodiques et tracer des contours d’une netteté fascinante à ses créations. Il varie à l’infini les scintillements de ses trames, dynamise ses phrases par des incrustations digitales inattendues. Il se surpasse. Sa musique respire l’inspiration débridée. Elle fuse. Et bien qu’elle contraste avec ses opus précédents, tant en matière de ton que de son, elle s’inscrit parfaitement dans leur lignée. Tobin pousse juste encore plus loin sa démarche créatrice, la complète, la précise ou l’épure. Cette musique nouvelle est une sorte de concentré, une essence de son savoir-faire prodigieux.

Dès son premier opus Adventures in Foam (1997), signé à l’époque sous le pseudo « Cujo », Amon Tobin nous a habitués à des sonorités acoustiques, habilement fondues dans une électronique breakbeat, trip-hop, drum’n’bass ou hardcore. Elles apparaissaient ça et là, comme des réminiscences dans un univers futuriste. À l’inverse, dans ce nouvel album, il érige la primauté acoustique en véritable système de composition. L’électronique n’est quasiment plus utilisée qu’en tant que traitement, et la matière première provient principalement de sons de cordes, de batteries, de basses, de cuivres ou de voix, qui, bien sûr, passent au prisme de sa table de mixage. Échantillonnées, bouclées, compressées, filtrées, ces sonorités sont traitées avec soin par l’électronique, et peu importe finalement que la matière originelle le soit ou non. Amon Tobin, qui n’a jamais été un intégriste esthétique, a toujours fait feu de tout bois, et sa liberté revendiquée l’autorise à se servir de ce que bon lui semble sans complexes. Cette décontraction unique et poussée ici comme une exclamation lui donne des allures de poète irrespectueux. C’est là que sa musique puise sa force, sa grâce et sa modernité.


Amon Tobin ne prend jamais rien pour argent comptant. Son processus de création tient à cela : pour s’approprier un son, il doit le manipuler, le démonter et le reconstruire à sa manière. Il digère.

illustration de l'articleLa composition est hissée dans ces dix plages magiques à un niveau de virtuosité époustouflant ; virtuosité dans le traitement de chacun des sons entendus, dans leur mixage et la construction de chaque morceau, mais aussi dans l’architecture globale de l’album. Amon Tobin ne prend jamais rien pour argent comptant. Son processus de création tient à cela : pour s’approprier un son, il doit le manipuler, le démonter et le reconstruire à sa manière. Il digère. Par exemple, les cuivres que l’on entend dans ce nouveau disque sont filtrés, compressés, peut-être moins que d’habitude, mais c’est un peu comme s’ils « se devaient » d’être modifiés. Tobin pénètre l’intimité de leurs fréquences pour en modifier les gènes. Il sculpte de l’intérieur pour modifier couleurs et formes. Il fait culminer cette méthode sur des rythmes de rock noisy, de calypso ou de jazz dans Supermodified (2000), son opus majeur au titre claquant comme un étendard. Pouvait-il aller plus loin ? On ne se posait même pas la question, tant il savait décliner ce principe avec bonheur dans les albums suivants. L’impressionnant traitement de la voix vocodée, découpée, mille fois retravaillée de MC Decimal dans Out from Out Where (2002) pourrait n’être qu’un exemple parmi des milliers d’autres… Aussi, c’est contre toute attente, qu’il affine aujourd’hui encore le processus, sans révolution ni surcharge, mais au contraire – comble d’élégance – en le simplifiant.

Ses compositions se sont elle aussi affirmées. Non pas dans leur construction linéaire, toujours pleine de surprise et de radicalismes sonores jouissifs, mais dans leur architecture spatiale. Le titre « Kokubo Sosho Stealth » est un modèle du genre : une musique sourde et diffuse nous parvient comme du fond d’un très long couloir vide et sombre. Tobin y superpose des éléments en plan moyen ou au premier plan, enrobés d’un écho à la présence variable ; puis il met en place un fascinant ballet sonore de va-et-vient d’avant en arrière, dans un mouvement d’une fluidité et d’un naturel confondants. On se déplace dans cet espace noir comme une chauve-souris, à toute allure, avec de brusques changements de direction. De telles lignes de fuite, incertaines et mouvantes, donnent à sa musique une dimension unique, une profondeur inouïe.

Relativement courtes, les plages de l’album peuvent se boucler à l’infini, comme si elles n’avaient ni début ni fin. Elles passent ainsi comme des astéroïdes, arrivent du silence, hérissent progressivement leurs aspérités inquiétantes et repartent en glissant. Cependant, un élément nouveau se fait entendre, sans doute lié au scénario du jeu : certains éléments sonores reviennent de plage en plage, à la manière de signatures récurrentes. Une ligne de basse trépidante, un chœur presque étouffé ou une explosion de batterie… Ces événements rythment notre écoute et structurent l’ensemble du disque en une seule et même pièce. Ils hissent ainsi une simple musique de jeu, prétendument fonctionnelle, à la qualité de fresque sonore ambitieuse. Tobin passe du statut de compositeur d’impromptus et de fantaisies électroniques à celui de symphoniste. Oui, comme les impressionnistes à l’orée du vingtième siècle, il cultive en couleurs l’extrême souci du détail, de la phrase et de la forme suggérée. Et comme eux, sans dogmatisme, sans même le vouloir, il balise les voies des musiques à venir.
Camille Guynemer

Discographie sélective

Dernier disque paru : Splinter Cell : Chaos Theory (Ninja Tune/Pias)

Pour en savoir plus

Mini-site de l'artiste : http://www.amontobin.com
Site du label : http://www.ninjatune.net
Site du développeur du jeu : http://www.ubi.com



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